Pourquoi est-ce que, dans cet immeuble sombre, vaste et qui avait l'air de suer de tous ses murs craquelés, je sentais mon estomac se nouer et le bas de mon corps perdre sa force?
L'ensemble de cet espace se montrait dans des tons de turquoise pâle, une couleur malade qui avait atteint tout le monde qui l'avait vue, sauf moi. De petits coups de lumière blanche et froide s'échappaient de temps en temps de sources que je n'arrivais pas à retracer, et cela agressait mes yeux. Je m'avançais dans les chemins cimentés qui m'invitaient à les prendre, où ruisselaient certains filets d'eau qui venaient d'endroits inconnus. Je marchais avec une difficulté dont je ne connaissais pas la cause. Quelques fils électriques cassés pendaient lourdement des murs troués d'une hauteur envahissante, qui portaient sur eux des affiches avec des visages et des costumes qui ne me disaient rien.
Je ne savais trop où aller, puisque j'ignorais où je me trouvais et comment je m'y étais rendue, mais chaque nouveau coin contourné de cet espace me montrait de nouvelles visions qui faisaient palpiter mon coeur. Je réalisai après un moment qu'aucun des murs de ce bâtiment ne possédait de fenestration, ou quoi que ce soit qui laissait voir l'extérieur. Mais où est-ce que j'étais? Rien de ce que je voyais à cet endroit était quelque chose que j'aie déjà vu et cela me troublait. Je transpirais et l'humidité m'étouffait. Je devais sortir.
Après avoir parcouru plusieurs recoins, je vis un comptoir dans une pièce vaste. Il était métallique et usé, comme la grande majorité de l'endroit. À ma grande surprise, un individu habillé de blanc y faisait un service. Je l'apercevais de loin, cachée derrière un mur, le tout était flou. Il servait une personne. Leur apparence hors du commun et leur démarche singulière piquèrent ma curiosité. Ils s'échangèrent un objet trop petit pour que je puisse en identifier la nature. Soudainement, d'autres individus semblables apparurent. Je les voyais avec dédain se promener lourdement près du comptoir, avec leurs pieds qui frottaient le sol rugueux à chaque pas maladroit et traînant. Leurs yeux sombres fixaient toujours quelque chose, que ce soit le sol, les murs ou les plafonds trop hauts. Ils avaient le teint pâle, la peau et les cheveux humides et le corps maigre. Que leur était-il arrivé? C'est alors que j'en vis un qui changea brusquement sa direction, qui se trouva à venir vers moi. M'a-t-il vue? Entendue? Respiré ma peur? Je l'ignore, car il n'a jamais ôté son regard du plafond, mais peut-être a-t-il senti une présence. Un frisson me parcourut jusqu'à mes cheveux qui se hérissèrent. Je me cachais davantage derrière le mur qui me protégeait et continuai mon observation par un trou que m'offrait le mur, poussée injustement par ma propre curiosité. L'être se trouvait maintenant à environ dix mètres de moi. J'examinai rapidement l'individu, qui n'avait pas l'air de rien d'ordinaire, pendant que ma conscience m'ordonnait sauvagement de fuir. Je sentais mes bras se crisper, mes jambes devenir lourdes et mes doigts s'agiter contre ma volonté. Je devais quitter cet endroit au plus vite.
Je me retournai et vit un immense escalier en bois qui montait en courbant avec une rampe au bois délicatement travaillé, qui était quelque peu intruse dans cet endroit particulier. Je décidai d'emprunter l'escalier, peut-être y aurait-il un endroit sûr là-haut. Je fis attention de ne pas glisser sur les marches humides, et mes jambes qui faiblissaient sans que j'en sache la cause rendaient la course impossible. Je longeais le mur tranquillement en m'agrippant à la rampe. Mes yeux guettaient sans cesse l'apparition indésirée d'un de ces individus louches et étranges, autant derrière mes pas que devant moi. Une odeur de pourriture nauséabonde commençait à prendre place au fur et à mesure que je montais l'escalier. Des chocs de lumière continuaient à m'agresser et fatiguaient mes yeux. Cet endroit me voulait prisonnière, j'en avais le pressentiment, je sentais qu'on m'avait attirée ici, qu'on voulait ma présence, mais pourquoi? Par contre, j'ignorais si quelqu'un savait que j'étais là, car je croyais bien qu'aucun de ces affreux êtres ne m'ait aperçue.
Je vis enfin le sol qui marquait la fin du grand escalier et sentant mes jambes faiblir davantage, je m'agrippai à la rampe avec plus de force. C'était comme si ma sécurité s'abandonnait à cette rampe, si ce n'était que durant cet instant où je me dirigeais vers ce qui faisait battre mon coeur de plus belle. La peur m'engloutissait et le fait que j'ignorais ce qui m'enlevait la motricité de mes jambes redoublait mon inquiétude. Je souhaitais tant savoir ce qui causait tout cet embarras.
Je voyais l'étage supérieur: un grand et magnifique tapis rouge couvrait le plancher. Il y avait un ascenceur. Ses portes étaient couvertes de saletés et d'empreintes de doigts. Peut-être fonctionnait-t-il, je pourrais l'emprunter pour savoir à quel étage de cet immeuble monstreueux je me trouvais, et ainsi tenter d'en sortir. Je n'apercevais aucune présence. Mon désir était de monter, mais ma crainte était d'être la victime de ce lieu angoissant. Soudainement, mes jambes devinrent molles et n'étaient qu'un lourd fardeau. N'importe quel mouvement que je tentais pour avancer était soit trop brusque ou trop faible. La rampe était mon seul point d'appui et je m'efforçais de ne pas me laisser tomber. Le malheur arriva: un de mes pieds glissa sur une substance visqueuse, ma mâchoire cognat la rampe et je me retrouvais ventre contre terre. Par désespoir, l'envie de pleurer me prit. Je sentais mes yeux se remplir d'eau, mais je retins la boule douloureuse qui emplit ma gorge, car je ne pouvais pas me permettre le risque de me faire entendre. Je me sentis faible, vide d'énergie, mon estomac était douloureux et ma bouche s'emplit de salive et d'un goût de sang. Je tentai de monter le reste des marches avec mes bras, lourdement et difficilement.
Très près de ma tête, devant moi, apparut un pied. Je ne l'avais pas vu venir. Un pied chaussé d'une chaussure mouillée et usée. J'en vis deux. Mon souffle se coupa, mon corps se crispa. Je levai la tête, effrayée de savoir ce qui allait croiser mon regard. Une main ridée, maigre, tremblante et d'une blancheur effrayante se tendit vers moi. L'horrible visage ridé aux yeux sombres et profonds me dit: «Où vas-tu comme ça? Viens avec moi. Tu sais très bien que tu ne peux pas y échapper. Tu es comme nous. Tu es malade.» À cet instant, je vomis.